« La fille roc »

 

Elle vole, elle vole, la mouvante historiette,
La mangeuse de pavot, la sublime coquette!
Elle vole, vole, dessus les mers lointaines,
À travers terres nouvelles, et nous mène…

 

Dans le Dakota du Nord, au sommet d’une colline verdoyante, surplombant le cours d’eau majestueux de la rivière Rouge, s’était établie une tribu d’Indiens Sahnish. Parmi eux vivait une jeune fille élevée par sa seule grand-mère et qui surpassait en grâces et en charmes tout ce que Terre et Ciel avaient pu créer. Son tipi même en était ébloui quand elle s’y reposait. Ce qui du reste était assez rare, car depuis toute fillette, la petite n’aimait rien tant qu’aller sillonner les prairies et les forêts. Elle passait ses journées à filer les écureuils, suivre les foulées des cerfs, des chevreuils, siffler le chant des oiseaux, deviner les poussées des fleurs, tubercules ou arbrisseaux… Bref, elle jubilait en ses virées et n’était sa grand-mère, sans doute n’aurait-elle jamais repris le chemin du campement et se serait-elle faite démon des bois ou esprit des champs.
Seulement, la demoiselle a bientôt atteint l’âge où plus d’un brave se pressait pour la marier. Elle les repoussait tous sans le moindre regret et disait à sa grand-mère: – Pourquoi irai-je m’enfermer dans un quelconque wigwam? Ma véritable maison niche à la pointe des monts ou au cœur des vallons… Je préfère la compagnie du monde qui court à quatre pattes, qui fouille la terre, qui s’élève dans les airs!

– Ma fille, lui répétait la vieille squaw  dépassée, il faudrait tout de même que tu tournes un peu tes yeux vers un bon garçon, vous aurez joyeuse vie ensemble, des enfants…
Enfin, l’insistance de la tribu est devenue si forte, si fréquentes les demandes des prétendants, et si pesant aussi le désarroi de la grand-mère que, de guerre lasse, la sauvageonne a consenti à désigner un jeune homme. Hélas, elle se traînait désormais l’âme en peine et l’esprit égaré.

– Qu’y a-t-il , ma fille? Demandait encore la vieille inquiète. Ce garçon ne te plaît pas?

– Au contraire, disait la jouvencelle, il est gentil et il m’apporterait le bleu du ciel si je le lui demandais. Mais quand bien même son amour aurait l’éclat de mille soleils, je préfère m’égayer sous l’horizon de l’azur véritable…
La veille des noces, au crépuscule du soir, la jeune fille, dos voûté, s’est dirigée vers la forêt. Sa grand-mère navrée l’y a discrètement suivie. Debout, au sommet de la colline, la pauvrette demeurait là, immobile, à regarder couler le fleuve, dans un silence ponctué par le bruit assourdi des châtaignes qui tombaient sur l’herbe épaisse. La vielle femme n’a pas osé la déranger.
Au matin, la fiancée tant espérée n’était toujours pas rentrée. En hâte, on est allé la chercher. Elle se tenait au même endroit, le regard serein, perdu au loin, et la partie basse du corps changée en pierre. L’homme-médecine est vite venu. Il connaissait un remède sûr et a aussitôt composé un mélange d’herbes dont il a bourré une pipe en terre. Cependant, quand il l’a placé devant les lèvres blêmes de la jeune fille, elle a détourné la tête et refusé d’aspirer au calumet.

– Je veux rejoindre l’oiseau qui plane sous le ciel, le souffle de brise qui murmure dans les feuillages, le clapotis de l’eau qui chante sur la rocaille, je suis déjà presque là-bas, laissez-moi finir le voyage…
Et, à ces derniers mots formulés, en figure de roche, la demoiselle a fini de se métamorphoser. Longtemps, les Indiens Sahnish ont déposé devant elle fruits, fleurs et primeurs… Puis, le fracas des conquêtes et des guerres a dispersé la tribu et la silhouette de pierre est restée là, solitaire. Sous les neiges hivernales, les moiteurs estivales, embellies printanières ou pluies automnales, elle y demeure encore.
Au nord de la réserve de Lake Traverse, par-delà le tumulte citadin de Fargo et Grand Forks, celui qui prend loisir à descendre le cours de la fameuse rivière Rouge peut lever la tête, juste après le village au nom fruité de Pembina, tourner légèrement son regard à main gauche, et appercevoir la fille roc au sommet de son piton rocheux, remarquable entre toutes les saillies de pierres avec ses cheveux cailloux qui semblent flotter au vent. À ceux qui en font l’ascension, il est aussi donné de voir, au pied de la belle statufiée, un endroit lisse que des mains ferventes ont caressé.
Il s’agit de l’empreinte laissée par toutes les cajoleries de femmes venues se blottir ou méditer auprès de celle qui reste pour elles un souvenir vivant du désir de s’échapper parfois, d’aller se griser de tempête et de courir avec les loups.

À vous, cette légende peu ordinaire
Et bien plus vieille que père et mère.

 

Conte « La fille roc » in Conte des sages voyageurs. J.J. Fdida, Ed. Seuil

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