Le chemin du soleil
Les doigts du garçon planaient au-dessus des cartes du tarot gitan disposées en éventail sur la nappe. Il semblait suspendu, attendait un signe, un fourmillement, dans un mélange de crainte et de félicité.
– Ne te presse pas, mon garçon, lui avait dit Fatima, qui n’était pour le jeune client que Madame Irma, une diseuse de bonne aventure, dont le nom flamboyait sur la porte d’une cabine de foire.
Le jeune gadjo était sur le point de fuguer. Il était dans une impasse. Ses parents ne lui laissaient pas le choix. Ils avaient tracé pour lui une ligne de vie qui ne lui appartenait pas. Seul un bond colossal pouvait lui éviter cette prison à perpétuité qui consiste à vivre enfermé dans la vie d’un autre que soi. Mais il avait besoin d’être encouragé et béni par la providence, il était vital qu’un de ses semblables lui pose la main sur l’épaule et lui conseille d’aller.
Après avoir erré dans la fête foraine, quand il avait vu la petite cabane au milieu des manèges et des stands de tir, il s’était senti dilaté comme ce héros de science-fiction qu’il affectionnait, happé par le désir de franchir la porte des étoiles.
Sa main flottait au-dessus des cartes comme un aigle au-dessus d’une prairie. La diseuse de bonne aventure souriait discrètement. Elle affectionnait ce moment, le sentiment d’empathie qui lui indiquait ce que venait chercher le visiteur et qui faisait d’elle une attraction de foire ou une passeuse de bonne fortune. Quoi qu’il arrive, le client venait cueillir ici ce dont il avait besoin. Elle pouvait jouer toute une gamme de nuances, répondre aux désirs et aux peurs humaines, lire dans les âmes. Ce jeunot-là réclamait toute la science dont elle était capable. Elle ferma les yeux et pria les Ourmes du destin de parler à travers elle.
Soudainement inspiré, le garçon retourna une première carte, la vingt-deuxième lame du tarot, celle que les gitans nomment le narvalo, le Mat. Encouragé par un sourire, il en tira deux autres, une à chaque extrémité. La Papesse et le Monde.
– Alors? Semblaient dire ses grands yeux.
– Tu ne vas pas faire plaisir à tout le monde, mon garçon, tu as choisi la liberté. Aux yeux des autres, tu seras peut-être un fou, mais, surtout, tu seras ton propre maître. Tu es seul, mais si tu avances avec confiance sur le chemin, tu trouveras de l’aide et tout ce dont tu as besoin. Cette carte, le Fou, c’est toi ! Cette Dame, la Papesse, c’est moi, c’est la Lune, la porte qui t’emmène vers l’inconnu, cette cabane qui est comme le ventre d’une mère. Quand tu sortiras d’ici tu vas naître. Cette carte-là, c’est le Monde et c’est ta vie devant toi. Je ne sais pas ce que tu es sur le point de faire mais fais-le, les signes ne se trompent pas. Tires-en encore une… Ah, le Chariot ! Te voilà chanceux, tu as la Grande Ourse avec toi.
Le garçon attendait une suite. Ecoute, c’est la voie qu’empruntent les Tsiganes, le chemin chanté des chariots. Je vais te faire cadeau d’une histoire de chez nous.
« Jadis deux ours partirent en quête du soleil. Ils ne pouvaient plus rester chez eux, il faisait bien trop froid, le soleil s’était enfoui au loin. Ça n’était pas facile de quitter leur tanière et de partir comme ça à l’aventure. Mais ils le firent. Ils dormirent dans des trous, ils avaient mal aux pattes, mais ils marchaient vers la lumière. Ils étaient épuisés mais grâce à la rosée, ils reprenaient des forces. Un jour, ils ont rencontré le vent et le vent les a soulevés. Une nuit, ils ont rencontré la lune et la lune les a bénis. Puis ils ont parlé aux étoiles et le cosmos entier fut leur nid. Ils arrivèrent à bon port et Del le père de toutes les créatures et de tous les mondes les plaça tout à côté de lui, dans l’univers. Ça fait bien longtemps… Ils vivent désormais dans les champs du ciel et veillent sur ceux qui partent en quête, accompagnant ceux qui, comme toi, vont oser et réussir leur impossible voyage vers le soleil. »
Le garçon posa dix pièces dorées sur la table. Il regarda Fatima droit dans les yeux, avec émotion et retenue. Puis, tel un jeune grizzli, il ouvrit la porte de la Papesse, il passa sa main dans ses cheveux de Fou, fit un pas vers le Monde et commença son chemin vers le soleil.
In: Contes des sages tziganes, Ed. Seuil, P.205
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