Walt Whitman
« Chant de la Grand-Route »
Chanson de la piste ouverte
1
Pied sûr, cœur léger, j’attaque la piste ouverte,
Suis libre, en bonne santé, le monde est devant moi,
La longue piste brune s’étire où je veux qu’elle me conduise.
A partir d’aujourd’hui je n’attends plus la bonne fortune : la bonne fortune
c’est moi !
J’ai fini de me plaindre, j’ai fini de tergiverser, j’ai fini d’avoir besoin de
ceci ou cela,
Terminé le petit monde des récriminations, des bibliothèques, des critiques
chagrines,
Sans faiblesse ni grief, j’avance à découvert sur la piste.
Pour moi la terre me suffit,
Pourquoi voudrais-je les constellations moins éloignées ?
Elles sont ou elles doivent être, j’en suis sûr,
Conviennent à qui les habitent.
(Sur terre, donc ! épaules chargées du délicieux fardeau,
La vieille charge d’hommes et de femmes qui partout m’accompagnent,
Impensable, je le jure, pour moi, de m’en débarrasser,
Empli d’eux comme je suis et qui à mon tour les comblerai !)
2
Mais toi route que j’entame, jetant un coup d’œil à la ronde j’ai le sentiment,
que tu n’es pas la fin de tout,
J’ai le sentiment qu’il y a de l’invisible, en plus, où nous sommes.
Quelle magistrale leçon d’hospitalité, en toi, sans exclusion ni privilège,
Le Noir à la tête laineuse, le renégat, le malade, l’analphabète, tu les reçois
tous ;
La course pour trouver le médecin accoucheur, la savate traînante du mendiant,
les zigzags de l’ivrogne, la joyeuse équipée des ouvriers,
Le fils prodigue, l’attelage du riche, le jeune gandin, les amants en fuite,
Le paysan matinal sur la route du marché, le corbillard, les meubles qu’on
déménage à la ville, le retour à la campagne,
Tout cela passe, moi avec, tout cela a droit de passage sans la moindre
interdiction,
Rien n’est interdit d’accueil, mon amitié va à tout cela sans partage.
3
Et toi air qui nourris en souffle mes paroles !
Et vous objets qui concentrez mes idées dans le diffus pour leur donner forme !
Et toi lumière qui nous tisses avec les choses sous tes averse égales !
Et vous gués ménagés dans le creux des ornières en bordure des chemins !
Vous m’êtes tellement précieux que je vous pense chargés d’âmes invisibles.
Et vous grandes dalles aux rues des villes ! angles solides des trottoirs !
Et vous les traversiers ! les passerelles et les pieux des embarcadères ! vous les
vaisseaux au large !
Vous les maisons par rangées ! vous l’entaille des fenêtres dans les façades !
vous les toits !
Les porches et les seuils ! les tablettes, les garde-fous en fer !
Vous les carreaux aux vitres de nacre où nous pourrions tout voir !
Et vous les portes, les perrons ! et vous les voûtes !
Vous les pierres grises à l’horizon sans fin des trottoirs ! et vous passages usés
où l’on traverse !
Vous avez eu tant de contacts qu’il vous en reste à vous-même quelque chose,
dont vous me dites à moi-même quelque chose en secret,
La foule des morts et des vivants s’étant pressée sur vos surfaces impassibles
m’a laissé son ombre palpable, ses preuves d’amitié.
4
A main droite comme à main gauche le domaine de la terre,
C’est un tableau vivant, chaque élément vu sous son meilleur jour,
La musique vient au moment souhaitable, cesse au moment souhaitable,
Entraînante voix de la route publique, sentiment léger de renouveau.
Dis-moi, grand-route où je voyage, m’as-tu dit Ne me quitte jamais ?
M’as-tu dit Ne t’écarte jamais – si tu me quittes tu es perdu ?
M’as-tu dit Je suis déjà toute prête pour toi, égalisée et explorée pour toi,
adhère à moi ?
Alors, grand-route, laisse-moi te dire : je t’aime beaucoup mais je n’ai pas peur
de m’écarter de toi,
Tu m’exprimes tellement mieux que je ne saurais le faire moi-même,
Tu me seras tellement plus que mon propre poème.
Tous les exploits héroïques me semblent toujours avoir été accomplis en plein
air, et cela vaut aussi pour l’audace des poèmes,
Il me semble d’ailleurs que je n’aurais qu’à m’arrêter moi-même, sur-le-
champ, pour accomplir mes miracles,
Ce que je verrai sur ma route je suis sûr que je l’aimerai, tous ceux qui me
verront m’aimeront
Toux ceux que je verrai seront heureux, pas de doute !
5
A compter de la minute présente je me baptise moi-même délié des bornes et
des lignes imaginaires,
Allant ma pente, indépendante totale et absolue,
Ecoutant certes les autres, réfléchissant à ce qu’ils disent,
Méditant, questionnant, accueillant, considérant,
En toute gentillesse mais, volonté inébranlable, sans plus jamais me sentir lié
à aucune contrainte.
J’aspire espace par grandes gorgées,
A moi l’Est, à moi l’Ouest, à moi le Nord, à moi le Sud !
Je ne me savais pas si grand, si bon,
Je n’avais pas conscience de tout ce trésor en moi.
Tout me paraît si beau,
Aux hommes et aux femmes je ne me lasse pas de répéter
Je vous rendrai tout le bien que vous m’avez fait,
Nous ferons des recrues communes, sur ma route,
Je me répandrai parmi les hommes et les femmes, sur ma route,
J’impulserai en eux joie et dureté nouvelles,
Et s’ils me ferment leur porte, qu’importe,
Celui ou celle qui m’accueillera sera béni, me bénira.
6
A la minute même il ne m’étonnerait pas de voir paraître mille hommes
parfaits,
A la seconde même il ne me surprendrait pas de voir paraître mille corps de
femmes magnifiques.
J’ai compris le secret qui fait les meilleurs,
C’est de vivre à l’air libre, de manger, de dormir avec la terre.
Toute la place, ici, pour les grands exploits personnels
(Le genre d’acte qui subjugue les cœurs de l’entière race humaine,
Dont la force, la volonté implicites bousculent la loi, se moquent des
arguments officiels qui lui font obstacle).
Ici, l’épreuve de vérité des sagesses,
Puisque l’école, finalement, n’est pas le lieu
Et que la sagesse ne se transmet pas d’une personne qui l’aurait à une personne
qui ne l’aurait pas
Mais est le produit de l’âme même, donc échappe à tout critère,
Donc vaut en soi et par soi pour toute étape, objet, qualité,
Donc est certitude de la réalité et de l’immortalité des choses comme de leur
excellence ;
Car comment autrement définir ce quelque chose qui dans le spectacle
fluctuant du monde sollicite l’âme ?
Si sur le même sujet, en effet, je réexamine les philosophes et les religions,
Sans doute marcheront-elles dans les salles de cours mais seront impuissantes
sous les spacieux nuages, parmi les paysages ou au milieu des courants.
Ici, la réalité de l’homme,
Ici sa toise – nulle part il ne prendra mieux conscience qu’ici de ses richesses,
Son passé, son futur, sa grandeur, son amour – lui absent d’eux, eux lui
manquent.
La nourriture est au cœur dur des objets ;
Vous et moi laisserons-nous le soin de décortiquer l’écorce des choses à
quelqu’un d’autre ?
Vous et moi laisserons-nous le soin de démêler la subtile intrication des
enveloppes à quelqu’un d’autre ?
Ici le lieu de l’adhésivité, sans forme distincte prévisible mais toujours à
propos ;
Mesurez-vous bien le prix de l’amour avec l’étranger, l’étrangère que vous
croisez dans la rue ?
Avez-vous évoqué la parole des orbites oculaires en mouvement ?
7
Ici, la source effluve de l’âme,
L’efflux qui s’échappe et monte des portes profondes du jardin intérieur en
interrogations ininterrompues,
Pourquoi nos désirs ? Pourquoi nos pensées dans la nuit ?
Pourquoi la présence de certains hommes, de certaines femmes bien précises à
mes côtés fait-elle se dilater le soleil dans mon sang ?
Et leur départ platement retomber mes piteux pennons de joie ?
Pourquoi ne puis-je aller sous certains arbres sans qu’en essaiment de vastes
pensées harmonieusement en moi ?
(Comme si suspendues à ces arbres été hiver elles y pleuvaient leurs fruits sur
mon passage.)
Que signifient mes fugitifs échanges avec les étrangers,
Le cocher avec qui nous sommes assis, côte à côte, sur l’impériale ?
Le pêcheur ramenant son épervier sur la rive à la minute même où je
passe ?
De quel droit montré-je aussi peu de retenue avec la bienveillance d’un
homme, d’une femme ? et eux, pareillement à mon égard ?
8
Bonheur de l’âme-effluve, bonheur ici-bas
En permanence diffuse dans l’ouverture de l’air,
Et qui afflue à nous maintenant comme une charge délicieuse.
Car voici que monte l’élément fluide de l’adhésion,
Qui est fraîcheur, qui est douceur d’homme et de femme
(La touffe d’herbe du matin ne jaillit pas plus douce ni plus neuve de ses
propres racines que ce fluide infiniment doux et neuf ne sourd de lui-
même).
Et voici que, vers cette fluidité adhésive, perle la sueur amoureuse jeune ou
vieille,
Distillant les gouttes d’un baume qui se moque de la beauté ou du talent,
Oui, et que s’arque en frissonnant vers elle le désir fou du contact.
9
Allons ! voyageur inconnu viens avec moi !
Plus jamais tu ne te lasseras de ton voyage.
La terre n’est jamais lasse.
Frustre, taciturne, lente à comprendre, c’est son image au premier abord, c’est
l’image de la Nature au premier abord,
Oui mais ne te décourage pas, avance, les secrets divins sont bien enveloppés,
Je te jure qu’il existe des secrets divins dont nos mots sont incapables de dire
la beauté.
Allons ! On ne s’arrête pas en route.
Douceur de trésors secrets ou amitié du lieu, on ne s’arrête pourtant pas,
Calme du havre, tranquillité des eaux, on ne jette nulle part l’ancre,
Hospitalité des environs, on a tout juste le droit d’en jouir un petit peu en
passant.
10
Allons ! Il nous faut des tentations plus fortes,
Traverser des mers vierges et sauvages,
A la fortune du vent, dans le fracas des vagues, clipper yankee filant toutes
voiles dehors.
Allons ! à l’assaut du pouvoir, de la liberté, de la terre, des éléments,
De la santé, des défis, de la gaieté, de l’estime de soi, de la curiosité ;
Allons ! trêve de formules !
Assez de vos formules, prêtres matérialistes aux yeux de taupe !
Il empeste le cadavre, il encombre le passage ! Vite, à la fosse, sans tarder !
Allons ! oui mais écoutez bien !
Pour voyager avec moi il vous faudra sang, tendons, endurance de premier
ordre,
Pour affronter l’épreuve il vous faudra au premier chef courage et santé,
Inutile de prendre le départ si vous n’êtes plus en votre meilleure forme,
N’ont intérêt à s’aligner que ceux qui ont la résolution doucement vissée au
corps,
Ni les malades, ni les buveurs de rhum, ni les déliquescents vénériens n’ont
cours ici !
(Moi et ma famille nous n’usons ni raisonnements, ni rimes, ni images pour
convaincre,
mais notre présence seule !)
11
Ecoutez-moi ! je suis honnête avec vous,
Fini le temps des prix faciles ! Je vous offre, moi, des récompenses nouvelles,
dures à gagner,
C’est ça ce qui vous attend :
Vous n’amasserez plus de prétendues richesses,
Vous prodiguerez généreusement à la ronde tous vos gains, vos réussites,
A peine parvenus à la ville de votre destination, à peine confortablement
installés et hop ! vous reprendra l’irrésistible appel du large,
Vous aurez droit aux petits sourires ironiques, aux railleries dans votre dos,
Les quelques gages d’amour qui vous seront donnés vous y répondrez par des
effusions d’adieu,
L’impatience des contraintes vous fera repousser les bras tendus pour vous
retenir
12
Allons ! Sur la trace des grands Compagnons, joignons leur confrérie !
Ils sont en route eux aussi, hommes vifs et majestueux, femmes parmi les plus
grandes,
A l’aise dans le calme des mers comme dans l’orage des mers,
A bord de mille et un vaisseaux comme abattant leurs milles de route,
Habitués de mille et un pays, habitués des demeures lointaines,
Confiants en la nature humaine, observateurs des cités, travailleurs en solitude,
Admirateurs aux pauses de leur chemin des touffes, des fleurs, des coquillages
du rivage,
Danseurs aux bals des noces, embrassant la mariée, tendres guides des enfants
ou les mettant au monde,
Fantassins des révoltes, foule au chevet des tombes béantes, manieurs de
cercueil qu’on descend,
Journaliers cheminant dans la suite des saisons, des années, les curieuses
années chacune émergeant de celle qui la précède,
Cheminant en leur compagnie, je veux dire leurs phases successives,
Depuis la toute première enfance dans le brouillard des limbes,
Avançant tout joyeux au bras de leur propre jeunesse, au bras de leur maturité
barbue et musclée,
Avançant de conserve avec leur féminité, ample, sans rivale, en elle-même
contenue,
Avançant dans leur sublime vieillesse masculine ou féminine
Avançant avec la vieillesse, calme, étale, égale à la hauteur hautaine de
l’univers,
la vieillesse qui s’écoule librement dans le délicieux voisinage sans loi de la
mort.
13
Allons ! Vers ce qui est sans fin et n’eut pas d’origine,
Vers toutes les épreuves, jours de marche, nuits de sommeil,
Visant à les confondre en l’unique voyage où elles tendent, l’ensemble des
journées et des nuits où elles tendent,
Pour les confondre enfin à l’aube de voyages supérieurs,
Sans rien atteindre nulle part qui ne soit dépassé,
Sans concevoir d’époque, fût-elle lointaine, qui ne soit dépassée,
Sans contempler de route en tout sens dont le kilométrage quelle qu’en soit
la longueur n’aille jusqu’à vous,
Sans voir de créature ni de Dieu ni rien d’autre que vous ne rejoigniez,
Sans rencontrer de bien que vous ne possédiez, sans peine ni achat, n’ayant
qu’à extraire l’essence sans toucher à un seul atome,
Jouissant du meilleur de la ferme comme de l’élégante villa du riche, jouissant
chastement des bonheurs du couple bien marié, des fruits du verger, des
fleurs du jardin,
Jouissant au hasard des routes de la fréquentation des villes denses,
Emportant leurs maisons et leurs rues avec vous partout où vous irez,
Abstrayant aux cerveaux des hommes croisés en chemin leurs idées, abstrayant
l’amour de leurs cœurs,
Emmenant vos amants avec vous sur toutes les routes sans souci de ce que
vous quitterez,
Faisant l’expérience de l’univers lui-même comme d’une route, de mille pistes
ouvertes aux âmes voyageuses.
Toutes les choses s’écartent sur le parcours des âmes
Toute la religion, les choses établies, arts ou gouvernements – tout ce qui fut ou
est sur notre globe ou d’autres globes reçoit niche et lieu devant la
procession des âmes sur les grand-routes de l’univers
De la procession des âmes, hommes et femmes, sur les grand-routes de
l’univers, inévitablement toute autre procession ne peut qu’ être la matière
et l’emblème.
Vivants à jamais, sans cesse avançant,
Grandioses, pompeux, tristes, taciturnes, désorientés, fous, turbulents, faibles,
déçus,
Désespérés, fiers, tendres, malades, accueillis, rejetés par autrui,
Ils vont ! Ils vont tout droit ! et moi je sais qu’ils vont, mais je ne sais pas où
ils vont,
Mais je sais qu’ils vont au meilleur, qu’ils vont vers la gloire !
Venez donc, qui que vous soyez ! homme ou femme, venez donc !
Plus question de dormir, de faire joujou dans cette maison que vous avez
construite ou fait construire !
Sortez de cette sombre prison ! sortez de derrière votre écran !
Pas la peine de protester, j’ai tout vu, je montre tout.
Retournez-vous sur vous-même, qui n’êtes pas mieux que les autres,
Derrière la façade des rires, des bals, des dîners, des soupers,
Sous les robes, les parures, tout au fond de ces visages lavés et pomponnés,
Voyez le silencieux dégoût, le désespoir.
Ni mari, ni femme, ni complice assez sûr à qui se confesser,
L’alter ego, ce double banal cachant sa morosité dans les rues de la ville,
Muet et sans forme, hantant les salons avec sa politesse de commande,
Dans les wagons de chemin de fer, les vapeurs, les assemblées,
A table, au lit, invité dans la maison des hommes et des femmes,
Bien habillé en toute circonstance, visage affable, buste droit, et sous les
clavicules, la mort, et sous les os du crâne, l’enfer,
Et sous le coutil et sous les gants, et sous les fanfreluches et sous les fleurs
artificielles,
Observant respectueusement l’étiquette, n’exprimant pas une seule syllabe de
son cru,
Parlant de tout et de rien, jamais de soi !
14
Allons ! à travers conflits et guerres !
Pas question de se soustraire au but désigné !
Les luttes anciennes ont-elles abouti ?
Où est le succès ? vous-même ? votre maison ? la Nature ?
Comprenez-moi bien – il est dans l’essence des choses que le fruit du succès,
quel qu’il soit, produise un évènement qui demandera une lutte encore plus
grande.
Mon cri à moi est un cri de guerre, j’allume la rébellion active.
Il faut être bien armé quand on m’accompagne.
Il faut se préparer au jeûne, à la pauvreté, à la colère des ennemis, aux
trahisons.
15
Allons ! a piste est devant nous !
Elle est sûre – je l’ai prise – mes propres pieds l’ont essayée – ne lambinez
plus !
Laissez inachevé ce que vous écriviez sur votre pupitre, laissez le livre clos
sur son rayon !
Laissez les outils sur l’établi ! laissez l’argent ne pas se gagner !
Laissez l’école à sa place ! N’écoutez pas l’appel du professeur !
Laissez le prédicateur sermonner dans sa chaire ! laissez l’avocat plaider au
barreau, laissez le juge édicter la loi.
Camerado, voici ma main !
Plus précieux que l’argent je vous offre mon amour,
Mieux que sermon ou droit, tenez, je m’offre moi-même,
Et vous, vous offrez-vous à moi ? allez-vous voyager avec moi ?
Resterons-nous ensemble toute notre vie ?
Walt Whitman, « Chant de la Grand-Route »
Extrait du Recueil « Feuilles d’herbe », 1856. Traduit de l’anglais par Jacques Darras
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