Les paysages ferroviaires ou « La Géographie par la fenêtre »

Le train chante, il est temps d’y aller! Je m’installe dans le carrosse, me colle à la fenêtre et me voilà prête pour admirer les scènes et décors qui commencent à défiler devant moi: vert, bleu, jaune, gris, vert, gris, rouge, vert-brun, gris, bleu, rouge, noir, multicolor, brun, gris, rouge-jaune-gris, vert, multicolore, gris, gris, roux… En moins de temps qu’il le faut pour le dire ou l’écrire, mon esprit et mes yeux auront décodé tout un paysage dansant et fuyant aussi vite qu’il sera apparu: champs, ciel, champs de colza, éoliennes, forêts, wagon, maison, arbre, route, mer, toits, toits, tags, chevreuils, banlieues, train, herbes folles, graffitis, nuages, ballast, renard et son petit … De la « géographie par la fenêtre »!

Pour les premiers voyageurs du début du XXème siècle, l’impression était forte:

« Jésus, le chemin de fer! Des montagnes, des plaines qui bougeaient, tournaient, prenaient la fuite avec les arbres, les maisons éparses, les villages au loin et de moment en moment l’effet du choc brutal d’un poteau télégraphique, coups de sifflets et secousses, la frayeur des ponts et tunnels se succédant sans interruption, éblouissements et ténèbres, courants d’air puis le souffle coupé en pleine tempête de bruits dans le noir… Jésus! Jésus!« 

Pirandello « Donna Mimma » 1917

Dire que les paysages ferroviaires sont sans intérêt tant ils sont bien souvent monotones et répétitifs, mais quelle erreur!
La fenêtre d’un train nous donne à voir un monde fascinant, complexe, varié et particulier.

Elle reflète les paysages faits de voies ferrées, uniques ou doubles, étroites ou larges, de tunnels courts ou longs, de ponts en fer, en pierre ou en béton, de gare de triages, de marchandises ou de voyageurs avec sacs à dos, valises à roulettes ou attachés case, de gares centrales ou de banlieues, de gares désaffectées, de vielles locomotives et wagons mis au repos éternel, tagués ou rouillés, de passages à niveaux avec ou sans barrières, électriques ou manuels, de barrières anti-bruit végétalisées ou simplement bétonnées, de caténaires, de panneaux et feux de signalisations, lumineux ou non, mobiles ou fixes, vert, jaune, rouge ou blanc …

Elle reflète les paysages urbains, ruraux, maritimes, montagneux, désertiques… Avec toute cette diversité, on n’est jamais à l’abri de la surprise et même de l’émerveillement!

Mais la fenêtre peut aussi nous renvoyer encore à d’autres paysages. Celui de notre reflet juxtaposé à l’autre paysage et aperçu à la dérobée: vite, remettre une mèche… Mais qui es-tu toi? Et nous voilà parti dans nos pensées! Nous voici ainsi emportés dans une autre sorte de paysage et non des moindres, celui qui invite à la rêverie, au paysage intérieur. Il suffit encore de quelques gouttes de pluies collées à la fenêtre qui, par la pression et la tension du train en marche et de l’imagination font d’un coup songer à des méandres et autres cours d’eaux imaginaires, à moins que cela ne soit la trace d’une limace ou autres gastéropodes passés par là? Et nous voilà loin, loin, plus loin que là où nous porte le train. Ce train qui longe les villes sans jamais y entrer jusqu’à arriver dans le quartier de la gare, point d’arrivée ou de départ d’un long voyage faits de paysages…

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