La mer et mon vague à l’âme
« La mer, la mer! » Mon petit corps d’à peine trois ans exulte, prêt à bondir par dessus bord pour aller la rejoindre. Ma patrie, ma mère! Ce jour-là, la Thalassa s’offrait a moi pour la première fois.
En 401 av. J.-C., ce sont les mêmes mots que prononcèrent les soldats Grecs qui, épuisés, perdus, loin de chez eux et totalement démoralisés, entrevoient la mer, la mer! Enfin la mer! « θάλαττα, θάλαττα »! Quelle joie, quel soulagement! Elle est, à leurs yeux, la promesse d’un retour chez eux.
Ce soir, nous aussi prendrons la mer non pas pour rentrer chez nous mais pour rejoindre la Sardaigne. Cette fois, pas de train de nuit mais un ferry de nuit. Je ne suis pas totalement à l’aise. La mer me fascine et m’attire, la mer est tout, elle est en nous et autour de nous mais elle m’impressionne. Elle chamboule mes repères et cette immensité, cette profondeur insondable et incommensurable m’inquiète malgré tout. Si je songe aux abysses, à cette nuit sous-marine, noire, glaciale et méconnue où vivent (comme la vie est puissante!) tant de créatures certes fascinantes mais aussi parfois effrayantes, cela m’oppresse quelque peu. Je n’aimerais pas couler…
« Il y a trois sortes d’êtres humains: les vivants, les morts et ceux qui prennent la mer« .
Propos attribués à Aristote
Cet univers marin est véritablement un monde à part, parallèle. Être marin c’est être confronté davantage à la vie sauvage, à la force des éléments, à la mort…
Il n’en reste pas moins que la mer est d’une beauté stupéfiante. Nous vivons à ses côtés et cependant nous ne la connaissons pas. Aussi fascinante soit-elle, elle nous est encore presque totalement inconnue. Chance ou malchance pour elle? Si comme on le dit, on ne prend soin que de ce que l’on connaît: malchance! Ce qui est sûr, c’est que nous la malmenons déraisonnablement.
« Il est étrange de penser que la vie a surgi de la mer et que la mer est désormais menacée par l’une des formes de cette vie« .
R. Carson, biologiste marine
Le film « Océans » montre à quel point c’est sur mer que se joue aujourd’hui la colonisation: rejet en mer de nos détritus et substances toxiques en tous genres (plastiques, métaux lourds, pétrole dû notamment aux dégazages, …) surpêche avec utilisation d’appareils ultra sophistiqués ne laissant plus aucune chance à la vie marine d’en réchapper (sonars pour localiser les bancs de poissons au mètre près, drones pour abattre baleines et requins…), raclement des fonds sous-marin à l’aveugle, anéantissant toute vie en un instant et dernièrement course aux minerais en mer soi-disant indispensables et sans risques! Et cela, sans parler du trafic commercial maritime, gigantesque! De quoi serrer le coeur…
Mais je ne peux nier la beauté que recèle les grues dans les ports de Rotterdam, d’Hambourg ou d’ailleurs… Elles me font songer à des girafes aux longs cous et dégagent une telle force, une telle puissance que cela me subjugue, surtout la nuit lorsqu’elles sont magnifiées par les lumières nocturnes. De même, les cargos la nuit font songer à des petites lucioles…
Quant aux conteneurs, « les boîtes », comme le surnomme les dockers, empilés les uns sur les autres et formant un assemblage de briques de couleurs, ils me rappellent les constructions LEGO de mon fils étant plus jeune.
En un an, les portes-conteneurs transportent 90% du commerce mondial. Les derniers modèles atteignent 400 mètres de long et accueillent jusqu’à 20.000 boîtes! On estime entre 10 et 20 mille conteneurs qui disparaissent chaque année en mer. Selon leur contenu cela peut-être très problématique pour l’environnement ou être une manne pour les archéologues du futur!
De manière générale, selon l’UNESCO, trois millions d’épaves dorment dans les profondeurs des océans, autant de trésors à découvrir! De quoi laisser songeur ou faire rêver!
Au fait, connaissez-vous la différence entre un pirate et un corsaire? Un pirate est un bandit de mer, un hors-la-loi, qui agit sans autorisation et pour son propre compte, pillant les navires qu’il rencontre pour tenter de faire fortune. Un corsaire, quant à lui, est « un marin qui pratique la course », il est autorisé par un gouvernement ou un souverain à attaquer les navires ennemis en temps de guerre. Il exerçait donc légalement son droit de pillage. Un pirate arrêté est un pirate pendu, un corsaire arrêté est, sur présentation de son ordre de mission, un homme sauvé!
Et pour terminer j’ai beaucoup aimé ce passage du livre « Mer intérieure » de Ch. Ono-Dit-Biot:
« La mer est un ciel, tout plongeur le sait. Les oiseaux et les poissons sont des êtres symétriques (…). Tout plongeon est une ascension vers un bleu plus profond« .
Il y a les étoiles de mer et les étoiles au ciel et on pourrait ainsi faire 1001 comparaisons!
Une pensée enfin pour tous ces migrants qui affrontent la mer dans l’espoir d’un jour meilleur.
Voici un témoignage extrait du livre « Lignes de vie. Des migrants et des citoyens se rencontrent » aux éditions namuroises: Pascal, 27 ans, Côte d’Yvoir:
« La mer, c’est terrible. Je trouve que les gens qui ont réussi à traverser, il faudrait les dorloter, comme des nouveau-nés. Qu’ils puissent oublier, si c’est possible. Moi, je crois que les souvenirs resteront toujours. La guerre, la mer, la route. Je raconterai à mes enfants plus tard, mais ils ne comprendront pas. C’est trop difficile« .
Voilà ce qui me vient à l’esprit lorsque, en route pour la Sardaigne, adossée à la rambarde sur le pont extérieur du ferry, je regarde la mer…
Poème de Charles Baudelaire « L’homme et la mer »
« Homme libre, toujours tu chériras la mer !
La mer est ton miroir ; tu contemples ton âme
Dans le déroulement infini de sa lame,
Et ton esprit n’est pas un gouffre moins amer.
Tu te plais à plonger au sein de ton image ;
Tu l’embrasses des yeux et des bras, et ton cœur
Se distrait quelquefois de sa propre rumeur
Au bruit de cette plainte indomptable et sauvage.
Vous êtes tous les deux ténébreux et discrets :
Homme, nul n’a sondé le fond de tes abîmes,
Ô mer, nul ne connaît tes richesses intimes,
Tant vous êtes jaloux de garder vos secrets !
Et cependant voilà des siècles innombrables
Que vous vous combattez sans pitié ni remord,
Tellement vous aimez le carnage et la mort,
Ô lutteurs éternels, ô frères implacables !«
Charles BAUDELAIRE
in ‘’Les fleurs du mal’’ (1857).
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