Ode à mes pieds voyageurs

Mes pieds,
Si tout voyage commence par un premier pas, si vous êtes le symbole même du départ et de l’arrivée et qu’indéniablement vous êtes d’une importance capitale dans toute escapade, j’ai conscience que, bien souvent, vous êtes aussi les grands oubliés de nos périples.
Qu’elle ingratitude de notre part de ne daigner vous porter de l’attention que lorsque nous avons un caillou dans la chaussure, que ça nous casse les pieds et que franchement, ce genre de truc, ce n’est vraiment pas le pied!
Car vous effectuez un travail colossal! Que l’on songe: un quart des os de notre corps sont concentrés en vous, vous avez plus de sept mille terminaisons nerveuses à votre actif, vous vous ajustez constamment pour nous maintenir debout et en équilibre. Grâce à vous, je peux marcher, courir, danser, sauter, explorer, mesurer même! Vous absorbez des tonnes de pression chaque jour et vous endurez la plupart du temps tout cela en silence.
Vous êtes bons les pieds!
Pourtant nous vous malmenons bien souvent! Il vous arrive de souffrir, d’hurler même mais il en faut déjà beaucoup pour que l’on vous porte l’attention que vous méritez.
Aujourd’hui je voudrais m’amender, il est temps pour moi de mettre les pieds dans le plat et vous rendre enfin justice comme il se doit.
Deux paires de chaussures talons aiguilles

Les pieds, l’envers du décor

Il y a une œuvre qui, depuis mon adolescence, m’a toujours fait forte impression, c’est « Le Modèle Rouge » de René Magritte, réalisée en 1935.
J’ai eu la chance de l’admirer récemment lors de mon voyage en Suède. Cette peinture fait voir une paire de bottines en cuir se terminant par des orteils humains.
René Magritte dira de cette œuvre: « On ressent, grâce au Modèle Rouge, que l’union d’un pied humain et d’un soulier de cuir relève en réalité d’une coutume monstrueuse ».
Magritte a toujours invité les spectateurs à s’approprier les images et à les interpréter librement.
Pour moi, cette œuvre appelle à la libération de nos pieds et des contraintes imposées à nos corps qui, ici, sous couvert de vouloir les protéger, en réalité, les cachent, les enferment, les étouffent, les formatent et les déforment. Là où ce serait à la chaussure de s’adapter au pied c’est tout l’inverse en vérité. Serait-ce là la monstruosité?!
Et que dire de ces femmes chinoises qui, durant un millénaire, ont enduré d’atroces souffrances avec « la technique des pieds bandés » afin de répondre à des critères esthétiques, fétichistes et sociaux.
Pour obtenir des pieds de lotus (entre 8 et 10 cm des « pieds de lys » ou 7.5 cm le « lotus d’or », la perfection suprême) et avoir la chance de faire un bon mariage, on leur mutilait les pieds, brisant volontairement les os des orteils, les déformant en les repliant sous la plante des pieds, handicapant à vie ces femmes.
Elles étaient ainsi condamnées à la réclusion, la marche devenant difficile, le travail de la terre impossible. Mais, aux yeux de la société, ces femmes, aux petits pieds, étaient le symbole suprême de la richesse de la famille.
Quant aux danseuses étoiles, derrière la grâce se cache là aussi une réalité des pieds extrême et douloureuse. Les orteils subissent des pressions intenses, des déformations et lésions osseuses, des traumatismes cutanés, saignements, perte d’ongles, etc. Certaines danseuses vont jusqu’à utiliser des colles fortes ou des résines pour durcir et renforcer la peau des pieds afin d’assumer une performance! Quelle violence et cruauté faite aux pieds et au corps quand on y songe!
Pieds déformés en lotus de femme chinoise
Paire de chaussons de danse dorés

Les pieds (nus), ces mal-aimés

Le pied, et particulièrement sa nudité, est dans bon nombre d’expressions, connoté négativement et péjorativement: un « va-nus pieds » est un vagabond, un mendiant, avoir les pieds-nus, historiquement c’est être un esclave ou démuni mais aussi « être bête comme ses pieds », « faire une chose comme un pied »…

Il est temps de remettre les pendules à l’heure!

Paolo Rumiz, dans son livre « Appia« , parle très justement de l’intelligence des pieds, de leur grande acuité: « Les pieds comprennent tout si on les laisse libres. Le flux va de la terre jusqu’à la tête et non pas le contraire« . Les pieds, dit-il encore, ressentent la route, ils transmettent une vibration, même à travers la semelle. Ils sont le moyen de s’ancrer au sol et lorsqu’on est perdu, sans carte ni boussole, il ne faut pas hésiter à s’en remettre à l’instinct de ses pas.

Bêtes les pieds? Fi donc!

Et Rumiz de poursuivre: « Les pieds ont leur propre mémoire, une intelligence aveugle mais infaillible. Ils sentent la roche sous la terre, ils reconnaissent le pas régulier des anciens. Quand l’oeil ne voit plus que des ronces et du goudron, le pied, lui, sait exactement s’il foule la reine des routes« .

Femme marchant pieds nus sur le sable

« Quand on ne veut qu’arriver, on peut courir en chaise de poste, mais quand on veut voyager, il faut aller à pied« .

« Jamais je n’ai tant pensé, tant existé, tant vécu, tant été moi-même, si j’ose dire, que dans les voyages que j’ai faits seul et à pied« 

Jean-Jacques Rousseau

Les pieds, nos alliés pour un slow travel

La marche fait partie intégrante de la reconquête de la lenteur. Elle permet une reconnexion profonde avec l’environnement et nous ramène à l’instant présent.
Marcher à pied (ou à pieds nus), c’est faire corps avec le sol d’un lieu ou d’un pays. C’est une expérience sensorielle profonde. On ressent plus intimement le territoire, la géographie d’un endroit: les aspérités du sol, ses dénivelés, son relief, sa texture, son énergie…
On a les pieds sur terre, on est connecté et ancré. C’est le moment de se souvenir et de ressentir que l’homme n’est pas coupé de la nature, il est la nature.
On se relie donc au monde tout en retrouvant une juste mesure. Oublions bien sûr les compteurs de pas et la performance!
C’est aussi l’occasion d’alléger son sac pour alléger son esprit et respecter son corps et ses pieds!
La marche demande de savoir être à l’écoute de ses pieds, d’être capable de ralentir, d’adapter sa vitesse aux signaux qu’ils nous envoient, de pratiquer l’art de la halte et de pouvoir prendre le temps de prendre soin de ses pieds!
Se déchausser, avant d’entrer dans un lieu sacré ou dans une maison, est dans beaucoup de pays, un signe de respect et un moyen d’intégration culturelle. On abandonne l’attitude du touriste pressé pour adopter une attitude respectueuse vis-à-vis d’un hôte ou de la culture locale. Cela permet aussi la transition. Ôter sa chaussure est déjà un premier pas vers l’intimité. C’est aussi le symbole de dépouillement, d’abandon de l’ego, de son orgueil, de ses attachements matériels et de son statut social. On revient à plus de simplicité, d’humilité.
Petite fille avec une houe pieds nus sur la terre

Pieds nus sur la terre sacrée

« Marcher pieds nus, c’est embrasser la terre avec ses pieds »
Thich Nhat Hanh
« Toucher la Terre est bon pour la peau, et les vieux aimaient enlever leurs mocassins pour marcher pieds nus sur la terre sacrée »
Luther Ours Debout, Chef Lakota
« Quand nous marchons, nous posons nos pieds avec douceur, car nous savons que la Terre est notre mère et qu’elle ressent chaque blessure »
Paroles de la Tribu Wints, Californie
« Nous, nous aimons la Terre telle qu’elle est. Nous marchons dessus avec respect, en sentant sa vie sous nos pieds »
Tatangaa Mani, Indien Stoney Canada
Vielles bottines de marche sur des cailloux

Se délester de ses chaussures

À force d’être immobilisés dans des chaussures rigides, les muscles et tendons de nos pieds, chevilles et même des cuisses sont affaiblis.

Sans le poids mort d’une chaussure de randonnée lourde, le pied est plus agile, plus réactif et économe en énergie.

100 grammes de moins sur le pied équivaudrait à cinq cent grammes de moins sur le dos! C’est peut-être le moment d’expérimenter les chaussures minimalistes ou les chaussures à orteils!

Les chaussures ne sont pas toujours toutes vertes! Loin de là! 80% de la production est délocalisée en Asie faisant travailler enfants et adultes avec des moyennes, pour les ouvriers, de 60h de travail par semaine pour un salaire de misère et sans protection sociale ou sanitaire! Ces travailleurs sont ainsi exposés quotidiennement aux produits cancérigènes et allergènes: métaux lourds, acides, colles toxiques, … Les eaux, elles aussi, sont impactées et polluées. Quant aux chaussures elles-mêmes, elles polluent à leur tour les organismes qui les portent. Elles sont de plus,  pour la plupart, impossibles à recycler car les composants sont tout simplement inséparables. C’est 24 milliards de chaussures qui sont, chaque année, enfouies dans le sol et qui polluent donc aussi la terre.

Nous, consommateurs et voyageurs, pouvons amorcer et soutenir un changement en choisissant des marques privilégiant la qualité, la durabilité et la santé, tant pour nos pieds que pour la planète. Des alternatives écologiques ou éco-reponsables existent. On peut aussi décider de moins consommer, mieux vaut une paire plus chère mais que l’on gardera longtemps!

Et si nous nous délestions, ne fût-ce que de temps à autre de nos chaussures pour les garder plus longtemps mais aussi pour rendre à nos pieds leur liberté?!

pieds nus sur plateforme en bois

Réapprendre, pas à pas, à apprivoiser le sol

La marche à pieds nus est extrêmement bénéfique à la santé. Elle restaure la fonction naturelle du coprs humain. Parmi ses bienfaits citons le renforcement musculaire (pieds, chevilles, mollets), une meilleure posture, moins d’ondes de choc dans la colonne car pieds nus on marche avec l’avant du pied, la foulée devient plus douce donc au final on compte moins de maux de dos, un meilleur sens de l’équilibre et de l’espace, une stimulation accrue du système sensoriel et de la circulation sanguine, un vrai massage réflexologique, une aide à la concentration, une diminution du stress, une amélioration de la motricité des enfants, …

Si l’on veut tenter de rééduquer ses pieds à la marche à pieds nus, il faut y aller en douceur.

Pieds nus, on n’attaque plus le sol avec le talon mais par l’avant du pied (ou par son milieu). Au début, on peut ressentir des courbatures aux mollets, c’est la preuve que les muscles retravaillent!

Mieux vaut commencer par marcher pieds nus chez soi sur le parquet, le carrelage, les tapis, … Ecarter ses orteils pour leur redonner de l’espace. Masser la voûte plantaire pour stimuler les nombreuses terminaisons nerveuses.

On peut ensuite sortir dans son jardin, marcher sur l’herbe fraîche, dans la rosée, sur la terre ou si l’on est à la mer, dans le sable fin.

Si l’on veut tenter d’explorer plus loin la marche en extérieur mieux vaut commencer sur un court laps de temps et augmenter petit à petit la durée.

Pourquoi ne pas tenter l’expérience d’un « sentier pieds nus » ou « chemin sensoriel »: doux/rugueux, chaleur/fraîcheur, humide/sec, craquant/lisse, dur/massant, …

Il en existe de plus en plus dans les écoles pour stimuler le développement et la motricité des enfants mais aussi dans divers lieux.

Ils ont vu le jour dans les années 90 en Allemagne dans le but de renouer avec la nature et stimuler les sens.

Autre piste, créer chez soi un tel sentier! Un peu d’écorces, un peu de sable, de galets, de bois, de paille, de feuilles mortes, de boue, d’eau ou de mousse et vous voilà en voyage à la maison!

Bain de pieds eau et plantes

Petits rituels bien-être pour rendre grâce à nos pieds

« Si ma chaussure est étroite, que m’importe que le monde soit vaste »

Proverbe Turc

Vous pouvez être entourés de magnifiques paysages, si vous souffrez à chaque pas, vous ne pourrez pas en profiter!

Chocs, frottements, ampoules, chaleur, fatigue, fourmillements, mycoses, corne, cors, ongles incarnés, hallux valgus, crevasses, verrues, … nos héros endurent bien des maux.

Pensons à les repecter, les chouchouter, les soulager et leur porter toute l’attention qu’ils méritent! Au final ils nous le rendront bien!

Faisons-les prendre l’air le plus possible, qu’ils puissent eux-aussi goûter à la liberté, sentir la caresse du soleil, celle du vent, de l’eau, de l’herbe, … Offrons-leur une petite séance massage dans l’eau vive des ruisseaux ou une bassine d’eau fraîche ou à l’aide de beurre de karité ou d’huile d’arnica, coupons nos ongles proprement et séchons délicatement nos petits petons. Enfin choisissons des chaussettes en matières naturelles et des chaussures conçues pour les respecter.

Les pieds nous diront merci et nous feront partir du bon pied chaque matin!

« Les pieds ont leurs tables de la loi.

Premier commandement, sanctifie-les à chaque instant: tes pieds portent ton corps et sans eux, tu ne verrais pas le monde.

Deuxième commandement, écoute-les: ils t’envoient un million d’informations, alors qu’ils évoluent à l’aveuglette, enfermés dans tes souliers. Ce sont eux et non pas la tête qui savent où va la route.

Troisième commandement: soigne-les. Interviens avec ton pansement dès que tu sens que ça brûle, c’est le premier stade de l’ampoule.

Quatrième commandement: lave-les et rafraîchis-les à chaque torrent. Tu n’auras pas besoin d’autre chose, ni crèmes ni pommades miraculeuses.

Cinquième commandement: consacre-leur du temps, chaque soir, une fois le chemin parcouru, pour qu’ils n’aient aucune raison de souffrir le lendemain.

Sixième commandement: tu choisiras de bonnes chaussures, si possible en cuir. L’idéal serait des sandales, mais tu l’écarteras, toutefois, s’il y a des ronces ».

Paolo Rumiz, "Appia"

Quelques marques de chaussures minimalistes

Chaussures barefoot (« pieds nus ») éco-responsables:

Wildling shoes, Mukishoes, Bär Shoes, Softstar Shoes, Gaucho Ninja, Vibram Vi-B ECO, ou Classic Eco

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Sentiers sensoriels

Park mit allen Sinnen, Gutach (Forêt-Noire) Allemagne. Sentier pieds nus de 2 km. Immersion sensorielle intégrant pieds nus, odeurs, sons et couleurs.

BafuBpfad am Hoher MeiBner, considéré comme un des meilleurs d’Allemagne.

BafuBpfad Bad Orb, au coeur de la station thermale de Bad Orb (Hesse), le plus long sentier pieds nus d’Allemagne (4,5 km).

Le Lieteberg, Stalkerweg 46 Zutendaal, Belgique. Le premier sentier pieds nus de Flandre, 3 km.

Parc de Chevetogne, « Les rendez-vous nature », balade multisensorielle. Visite guidée basée sur les cinq sens.

Mais il en existe bien d’autres!

À tous ceux qui lisez ces lignes et qui ne peuvent physiquement se déplacer, cette ode aux pieds vous est tout aussi spécialement dédiée. Si vos pieds ne peuvent marcher, d’autres sens peuvent prendre le relais pour explorer. À travers mes mots je vous prête mes pieds pour partir en chemin, gravir les montagnes, enjamber un ruisseau et vous envoler! Le voyage ne se mesure pas en km parcourus mais en émotions reçues et partagées. L’important est de pouvoir poser un regard neuf sur ce qui nous entoure, sur ce qui passe souvent inaperçu et prendre conscience que tout, dans la vie, est source de gratitude! 

Dans la même idée de prêter attention à ce qui passe bien souvent inaperçu, je vous invite à découvrir Le patrimoine vernaculaire ou le petit patrimoine.

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