Le patrimoine sensoriel ou Une histoire de reconnexion

On a tendance à se focaliser sur le patrimoine matériel, les châteaux, les églises et cathédrales, les villages, villas… mais l’on oublie souvent qu’à côté de cela il y a aussi tout un monde sensible, invisible, sensoriel qui fait aussi de nous ou des habitants d’un lieu, ce que l’on est et nous donne des repères, nous raccroche à un lieu, une terre.
Odeurs, sons, goûts, saveurs, couleurs.
Sentir, entendre, voir autrement que ce dont on a l’habitude, une ville, un lieu, un paysage…
Quels sont les parfums, l’ambiance sonore de Paris, des Cinque Terre, de Stockholm, Munich,  Innsbruck…?
Mais d’abord, qu’en est-il chez moi, chez nous ?
Loin de mon pays j’ai tenté de me remémorer ce qui chez moi fait partie de cet univers sensoriel.

Il y a le son des cloches de l’église, j’aime les entendre lorsque je suis dans mon jardin ou dans mon lit, compter le nombre de fois où la cloche sonne pour connaître l’heure qu’il est, ce son me procure un sentiment d’apaisement, de calme et de sérénité. Il me relie au temps du temps d’avant et à celui qui viendra, un temps long, étiré qui n’en finit pas…

Il y a le chant du coq, des poules lorsqu’elles ont pondu et leurs petits gloussements, celui des oies et des canards chez le voisin ou le long de l’eau en bord de Meuse ainsi que le clapotis des vagues contre les berges lorsque les bateaux passent. Les aboiements au loin des chiens du quartier et les voix des voisins ou d’enfants que j’entends notamment à la tombée du jour et qui là aussi me procure un sentiment de bien-être.

On peut aussi y ajouter le roucoulement des pigeons, le cri des pies et des choucas, plus rarement celui d’un autre oiseau comme la mésange et le moineau et encore plus rarement celui d’un pic ou d’un autre rapace. Il y a aussi le bourdonnement des mouches (ah les mouches…), les miaulements des chats ou les cris de pauvres souris vouées à une mort très certaine. Quant aux croassements des grenouilles et crapauds, le beuglement des vaches ou le grognement des cochons, les chants des processions et des crécelles, ils ont tous disparus et ne font désormais plus partie de mon environnement sonore. On pourrait aussi citer les orgues mais eux aussi se font rares à entendre… De chez moi j’entends tout au long de la période de chasse les cors de chasse dans la forêt domaniale, j’aime les entendre, cela me rappelle mon enfance dans les Ardennes mais en même temps je ne peux m’empêcher de songer à ces pauvres bêtes qui vont être traquées sans pitié…  Il y a le sifflement du train lorsqu’il va entrer dans le tunnel ou lorsqu’il freine quand il arrive en gare.

Ah oui, j’en oubliais un, celui-là est doux à mes oreilles car il est comme un vestige d’un autre temps qui aurait survécu (pour combien de temps ?) : « Allô, allô, ménagères, ici le marchand de vieux fer, profitez de mon passage pour vous débarrasser de vos vieux cuivres, vielles cuisinières, vieux poêles, vielles motos, vielles télés, vielles tondeuses, allô, allô ménagères … », bon le « ménagères » on pourrait s’en passer!

Mais pour le reste, si j’écoute mon environnement sonore il est surtout fait de bruits de moteurs (et d’alarmes) de voitures, de motos, d’avions, de tondeuses de débroussailleuses et de sirènes d’ambulances ou de pompiers.

Mais là où la perte de patrimoine ou de biodiversité me semble la plus cruelle et la plus spectaculaire (bien qu’elle passe inaperçue) c’est lorsque je me concentre sur les odeurs de notre territoire. Que nous reste-t-il au jour d’aujourd’hui comme parfums ? Tant d’odeurs perdues que l’on ne soupçonne même plus ! Quelle misère ! De combien nous sommes-nous amputés de ce patrimoine et vivons-nous pauvrement nous satisfaisant de quelques reliquats eux aussi en voie de disparition? Tout semble si fade et inodore. Si nous n’avons plus à exercer notre odorat doit-on craindre de perdre bientôt ce sens ? Est-il voué à disparaître lui aussi ? Peut-être est-il urgent de replanter dans nos jardins des plantes odorantes de nos régions…

Quelle tristesse de constater à quel point les odeurs sont réduites à peau de chagrin ! Fumier et flattes de vaches font partie du patrimoine sensoriel mais combien rare sont les occasions de les humer ! (Hum, ce n’est pas forcément le plus plaisant d’accord!). Il y a bien l’odeur des frites lorsque l’on passe devant une friterie, ça il  faut bien le dire, c’est du vrai patrimoine sensoriel !!!  Nos fleurs ne sentent plus rien ou si peu, si rarement, tout au plus pouvons-nous sentir lors d’une balade un chèvrefeuille, des champignons ou l’humus des bois mais bien souvent au mieux  c’est l’odeur de l’herbe coupée et celle des feux de cheminées, parfois celui d’un gâteau qui cuit chez le voisin ou les baguettes « cuites sur place » du Carrefour ou du Spar, celle d’un barbecue ou d’une haie de thuya et pour le pire : l’odeur de gaz d’échappements, de cigarettes… Si peu, si peu de senteurs ! On pourrait aussi parler des couleurs, des saveurs aussi…

Lors de nos voyages nous tentons de chercher à en prendre davantage conscience et être attentifs à ces aspects plus sensibles, plus subtils qui permettent de sentir, entendre et voir autrement ou plus profondément un lieu, un paysage, une ville et qui enrichissent la découverte.

« Le monde est plein de choses magiques, qui attendent patiemment que nos sens s’aiguisent »

W.B. Yeats.

Et vous, avez-vous des parfums, des sons, des couleurs, saveurs autour de vous, qui vous parle, vous enchante, vous procure bien-être et plaisir, vous fait sentir chez vous ?

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