Le patrimoine vernaculaire, un patrimoine bien discret

Vernaculaire signifie « propre au lieu », attaché à un territoire. C’est le patrimoine qui raconte la vie de tous les jours, des habitants du coin, de leurs traditions… Modeste, fonctionnel, rarement classé donc peu protégé ou mis en avant, il passe la plupart du temps inaperçu. Quel dommage! Car ce petit patrimoine est d’une richesse et d’une variété infinie : murs en pierre sèche, trulli, maisons à colombages, moulins, fours à pains, à poteries, fontaines, lavoirs, puits, bergeries, séchoirs à foin, à tabac, chapelles, potales, croix, kioskes à musique, bornes kilométriques, forges, enseignes en fer forgé de corporations, barrières traditionnelles en bois,… sont autant de témoins précieux d’un lieu et de la vie quotidienne.

Fontaine Locorotondo Pouilles
Petite fontaine de Innsbruck
Fontaine Acqva Vergine Rome Italie
Stulpture angle maison Munich
Bari Piazza Mercantile colonne dela justice avec un lion
Mur en pierres sèches et oliviers Pouilles Ostuni

Le patrimoine vernaculaire et ses multiples intérêts

Intérêt historique et social

Il raconte l’histoire de la vie quotidienne, la culture populaire et les traditions des populations rurales ou urbaines.

Intérêt écologique

Il est construit avec des ressources locales ou régionales: bois, pierres, argile, paille, fer, ardoises… et est donc respectueux de l’environnement auquel il s’intègre tout naturellement, tant et si bien qu’il peut même en devenir invisible.

Intérêt archéologique

Il est le témoin de notre passé, il en est l’héritage.

Intérêt esthétique

Ce petit patrimoine est loin d’être dépourvu de beauté et de qualités artistiques et artisanales. Ne fût-ce que par la qualité du travail, les matériaux naturels, la simplicité qu’il peut dégager, son harmonie et intégration au sein d’un paysage. Mais aussi dans ses détails ou motifs bien souvent tirés de l’art populaire. C’est un art sans artiste, un art anonyme.

Intérêt technique et scientifique

Il témoigne, avec peu de moyens et beaucoup de simplicité et de bon sens, d’un savoir-faire local d’une grande habileté. Le patrimoine vernaculaire est à l’origine de nombreuses inventions ingénieuses (système d’irrigation, adobes – briques en terre crue-, outils agricoles…).

Le vernaculaire, « c’est l’intelligence de la main qui répond à un besoin ». 

Arbre de vie Viktualienmarket Munich

Le patrimoine vernaculaire: une fonction utilitaire

Ce qui définit le vernaculaire, c’est aussi et avant tout sa fonction utilitaire. Sans cela, il perd son sens et sa raison d’être. Ce petit patrimoine est fait pour être utile, ce qui n’exclut en rien, comme on l’a dit plus haut, qu’il puisse également être beau et esthétique!

Prenons l’exemple des enseignes en fer forgé. Elles servaient, à une époque où beaucoup de gens étaient analphabètes, à indiquer aux habitants le type de commerce auquel ils avaient à faire. L’enseigne agissait comme un symbole visuel puissant. Un petit bonhomme portant un gâteau indiquait une boulangerie-pâtisserie, une chaussure, un cordonnier, un verre ou une vigne, un débit de boisson, …

Certains éléments pouvaient avoir plusieurs fonctions: de petites niches votives, appelées aussi potales par chez nous, placées sur les façades des maisons ou aux coins des rues et abritant des statuettes religieuses (de la Vierge ou d’un saint patron) servaient la dévotion populaire mais pouvaient aussi, grâce à une petite bougie allumée, éclairer et servir de point de repère dans les rues la nuit. Une croix, dont sa fonction première est religieuse, pouvait également servir de point de repère sur un sentier. Tout comme les Mâts de Mai, célébrant le renouveau de la vie, le retour de la lumière et la fertilité, pouvaient également s’avérer être de véritables cartes d’identité d’un lieu par la représentation des métiers et de la vie de la cité, c’est notamment le cas pour celui du Viktualienmarkt à Munich.

De même, les peintures figuratives sur les façades des maisons servaient à les embellir, à donner parfois une illusion de profondeur,  entre autres par l’usage de trompe-l’oeil, ou à imiter des matériaux nobles, mais elles avaient aussi une fonction narrative et jouaient un rôle social important notamment en reflétant le statut social de ses habitants et ou leurs croyances. Elles pouvaient également raconter la vie ou les événements marquants de la localité ou servir à indiquer la nature du bâtiment: une poste, une école, une pharmacie, une auberge… La Ludwigstrasse en Bavière en est un très bel exemple.

Plus récemment, au XIXe siècle, ces peintures ont servi de réclames et publicités pour les commerces. Ce sont les ancêtres des affiches.

Façade peinte de la Ludwigstrasse Garmisch Partenkirchen

Petit et grand patrimoine, deux manières différentes d’appréhender notre héritage culturel

Le patrimoine vernaculaire est discret, subtil, humble, sobre et anonyme. Il contribue à la qualité de vie et au sentiment d’appartenance d’une communauté, célébrant l’ordinaire, le local, l’usage pratique. On pourrait dire de lui qu’il se réfère à l’invisible, au caché, le côté racines.

Le patrimoine monumental, quant à lui, est celui qui capte l’attention, qui est spectaculaire, prestigieux, grandiose. Il incarne le pouvoir et l’autorité, le sacré, la perfection, la Grande Histoire, le génie, l’idéal, l’éternité… Valorisé par notre société actuelle, il sert le récit collectif, celui de la nation. Il est un enjeu de rentabilité et un atout touristique monétisable, là où le patrimoine vernaculaire est perçu comme une charge. Il est de l’ordre du visible, de la lumière. C’est un patrimoine d’exception, un patrimoine mondial…

Mais au-delà de leurs différences (d’échelle, de prestige, de fonction…), tous les deux n’en restent pas moins des témoins précieux de l’Histoire, de la culture, de savoir-faire et de modes de vie d’un territoire.

L’un n’est pas forcément mieux que l’autre. Ils ont tous les deux leurs valeurs propres. Reste à éviter de n’en valoriser qu’un au détriment de l’autre car c’est alors un appauvrissement regrettable.

Street Art peinture murale Tintin et Capitaine Hadock Bruxelles

Et aujourd’hui, qu’en est-il de ce patrimoine?

Certains parlent de « néo-vernaculaire ». On pourrait dire que c’est tout ce qui résiste à la standardisation. Il s’exprime notamment au travers de constructions écologiques faites de terre crue, de paille, de chanvre, de toits d’ardoises mais aussi de bancs en bois local ou de clôtures en plessis d’osier ou de noisetier, les hôtels à insectes, les nichoirs, le balisage fait main de certains sentiers, …

Le Street Art est, lui aussi, de plus en plus considéré comme faisant partie du patrimoine vernaculaire urbain car il témoigne d’une certaine culture populaire, il est ancré dans la vie quotidienne et s’intègre au paysage urbain (mur, façade) et comporte une fonction narrative qui peut être forte et engagée.

Certains bâtiments, comme des granges ou des étables par exemple, font l’objet de réhabilitation, offrant ainsi à ces structures anciennes appartenant au patrimoine vernaculaire, une seconde vie, tout en leur attribuant une nouvelle fonction.

De plus en plus d’architectes, de designers, d’artistes, s’inspirent de ce petit patrimoine pour concevoir leurs nouvelles créations mêlant low tech, innovation et tradition. Ils y trouvent une source d’inspiration et une réponse aux crises actuelles, ce patrimoine vernaculaire étant un modèle de sobriété et d’économie circulaire. 

Mais, malheureusement, globalement nous n’avons pas encore vraiment pris conscience de sa richesse!

Moulin à eau Suède Skansen

Pour que ce patrimoine ne meure pas…

Avec la déprise rurale, la modernisation, l’exode rural, les changements de mode de vie, ce petit patrimoine n’est bien souvent plus entretenu, il tombe de plus en plus en ruine et dans l’oubli.

Cela me fait songer à cette fête traditionnelle mexicaine du « Dia de los Muertos », le « Jour des morts ». La mort ici n’est pas vue comme une fin en soi mais bien comme une étape de la vie pour autant que le défunt ne tombe pas dans l’oubli ou l’indifférence, ce qui le condamnerait à une mort définitive. Afin de maintenir le lien vivant et faire vivre son âme, une photo du mort est exposée sur l’ofrenda, l’autel. Car la mémoire immortalise…

Ne laissons pas mourir ce petit patrimoine qui porte en lui l’âme de la vie quotidienne. Offrons-lui aussi notre considération.  Expliquons à nos pairs comment fonctionne un moulin, comment construire un mur en pierre sèche, … pour éviter que ce savoir ne meure définitivement.

Tentons aussi de maintenir l’histoire locale vivante au milieu de ce monde moderne, non pas par nostalgie mais comme acte de résistance face à cette monoculture. Voir autrement mais aussi sentir, goûter, entendre, découvrir et voyager autrement!

Portons notre attention sur les petits détails de la vie, ceux-là mêmes qui souvent sont considérés comme sans importance ou secondaires, qui passent inaperçus car n’ont l’air de rien, ils font en réalité tout le charme de la vie! Décentrons notre regard, résistons au point de vue unique, apprenons à élargir notre vision. Prenons davantage conscience de la diversité de la vie, de la biodiversité!

Gageons ou espérons qu’à l’avenir le patrimoine vernaculaire soit davantage reconsidéré et perçu à nouveau comme une richesse. Il procède, lui aussi, de cette démarche de durabilité qui revient un peu plus à l’avant de nos jours…

Aussi, lorsque vous serez prêts à boucler votre valise pour un prochain départ, souvenez-vous-en et ouvrez grands les yeux! On n’a jamais fini de découvrir un endroit et le patrimoine vernaculaire est là pour nous le rappeler. Vous verrez combien votre voyage sera fait d’émerveillements, de joies et de petits bonheurs à la découverte de ces petits riens.  La beauté est partout et aussi, surtout dans les petits détails!

Sculpture religieuse au coin d'une maison à Gênes

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